Comment expliquer la tragédie du 13 janvier à quelqu’un qui n’en sait rien du Togo

  1) CELA S’APPELAIT LA COLONISATION

Imagine que depuis ton enfance, tu travailles pour quelqu’un, un étranger qui est venu de loin saisir les terres de ton village par la force. Quand tu travailles pour 6 jours, il te paie pour un jour, car il pense qu’il te fait même une faveur en te faisant travailler ; parfois tu n’es pas du tout payé pour le travail que tu fais (travail forcé), ou bien tu subis de très mauvais traitements au point où cela ressemble carrément à l’esclavage.  

2) CELA S’APPELAIT LA LUTTE POUR L’INDEPENDANCE

Malgré toutes ces conditions de travail, au bout de nombreuses années, tu arrives à épargner assez d’argent pour sortir de ta situation d’ouvrier maltraité. Tu décides d’acheter une voiture de transport de passagers, mais tu ne connais pas grand-chose aux voitures, donc il te faut un spécialiste pour t’aider, surtout que les concessionnaires automobiles savent escroquer les novices comme toi, surtout un certain général de Gaulle.  

3) CE DEMARCHEUR S’APPELAIT UN « PROGRESSISTE »

Le premier démarcheur que tu contactes te conseille d’acheter une voiture d’occasion (2eme main) auprès de celui qui pour qui tu travaillais et qui te maltraitait. Il t’explique que cette voiture est adaptée à ta situation car son propriétaire te veut du bien, et que d’ailleurs tout paysan que tu es, tu n’es pas assez « évolué » pour posséder une nouvelle voiture. Il te dit que si tu achètes d’abord la voiture d’occasion mise en vente par ton ancien patron et tu acceptes qu’elle soit conduite par un chauffeur choisi par ton ancien patron, cela fera tellement plaisir à ton ancien patron qu’un jour, il t’offrira une nouvelle voiture. Un jour, mais tu ne sais pas dans combien de temps. Un jour, peut-être après ta mort.  

4) CE CONDUCTEUR C’ETAIT SYLVANUS OLYMPIO

Le deuxième démarcheur que tu contactes te conseille d’acheter une voiture toute neuve, car tu as les moyens de t’offrir cette voiture, et son exploitation te rapportera de l’argent. De plus, cela te libère définitivement des risques qui vont avec une ancienne voiture autrefois exploitée par ton ancien patron. Il se renseigne sur les voitures les plus solides et durables, t’accompagne chez les concessionnaires automobiles, t’aide à faire ton choix. Tu es fier de ton achat et tu lui demandes d’être le conducteur de la voiture, de l’exploiter et de te faire les comptes régulièrement, ce qu’il accepte de faire. Tu signes un contrat avec lui. C’était le 27 avril 1960, et ce conducteur s’appelait Sylvanus Olympio.  

5) CETTE VOITURE C’ETAIT LA REPUBLIQUE

Tout contents, vous quittez le magasin avec la nouvelle voiture de transport, direction la gare routière, pour prendre vos premiers passagers et commencer par gagner de l’argent. En tant que propriétaire, tu es assis sur le siège passager dans la cabine. La vie te sourit…enfin. Mais à peine avez-vous fait 500 mètres que des coupeurs de routes vous arrêtent et demandent au chauffeur de leur remettre les recettes de la journée. Le chauffeur leur explique qu’il n’a rien, car il n’a même pas encore pris de passagers. Les coupeurs de route ne sont pas d’accord ; ils fouillent la voiture et ne trouvent rien. Ils grondent et violentent le chauffeur, lui demandent encore de l’argent mais celui-ci leur répète qu’il n’a pas d’argent. Mécontents que le chauffeur n’ait pas pu leur donner de l’argent, ils le tuent sans autre forme de procès. C’était le 13 janvier 1963.  

6) PERSONNE NE COMPREND TON CAUCHEMAR DEPUIS 1963

Les coupeurs de route prennent le contrôle de ta voiture et te forcent, toi le propriétaire à quitter la cabine pour t’asseoir dans le siège arrière, au fin fond de la voiture. Ils installent au volant le démarcheur qui autrefois t’avait conseillé d’acheter une voiture d’occasion ; vous faites escale à la gare routière, des passagers paient et montent à bord de la voiture, mais les coupeurs de route se partagent l’argent et ne te donnent rien. Après un premier trajet, ils se débarrassent du conducteur-démarcheur et le remplacent par leur propre chef. Pendant des années et des décennies, ils continuent d’exploiter ta voiture, mais se partagent les recettes. Quand la voiture tombe en panne, ils te demandent de couvrir les réparations, et lorsque tu résistes, ils prennent en otage ta famille et les habitants de ton village. De guerre lasse, tu les laisses faire. A plusieurs reprises, ils remplacent le moteur et autres composantes de ta voiture avec des pièces d’une autre marque, si bien qu’en fin de compte, c’est ta voiture par le nom, mais elle est constituée par leurs pièces détachées de différentes marques. Ces remplacements de pièces s’appellent élections. Tu n’as jamais pu recouvrer l’argent investi dans l’achat de ta voiture, et à chaque fois que tu essaies de reprendre ta voiture, les coupeurs de routes et leurs descendants expliquent que ta voiture est leur héritage.  

Tu expliques à qui veut t’entendre que cette voiture est la tienne, mais hélas, le monde ne veut pas t’entendre, on te conseille de chercher un compromis avec les exploitants de ta voiture plutôt que de chercher à reprendre ce qui t’appartient. Oui tu as compris, personne ne comprend ton cauchemar, tu es le peuple togolais!    

Aminou Ben Yaya

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