L’école africaine, une simple garderie ?

Nous sommes dans une université américaine, au laboratoire de psychologie expérimentale. Deux souris sont introduites dans un bocal qu’on prend soin de fermer hermétiquement. Puis on insuffle dans le bocal un bruit strident qui fait mal aux oreilles des souris. Chacune croyant que l’autre est la source de son malaise elles se mettent à se mordre. Fin de la première phase de l’expérimentation. Pour la deuxième phase, on extrait une des souris du bocal puis on insuffle de nouveau le bruit. La souris restée dans le bocal cherche son ennemi en vain et, croyant l’avoir trouvé dans sa queue elle se met à la mordre, à mordre sa propre queue. Fin de la deuxième et dernière phase.

Le conflit qui oppose les enseignants de l’Université Houphouët-Boigny d’Abidjan à leur Présidence académique me rappelle l’expérimentation sur les souris diffusée dans un documentaire il y a des années. Les heures complémentaires, le braquage des copies ou autre grief ne sont que le bruit strident introduit de l’extérieur, par un manipulateur.

Qui est ce manipulateur ? Le Gouvernement, c’est certain. Car le conflit est né de cette politique qui fait croire que la culture de l’intelligence ne rapporte pas autant que les cultures de rentes (café, cacao, coton, anacarde) ni autant que la pêche maritime et désormais le pétrole et le gaz. Pourtant sans matières premières, le Japon s’est hissé parmi les plus grandes puissances de ce monde, cela en faisant confiance à la culture de l’intelligence. La Corée du Sud qu’on dit être moins développée que certains pays africains dans les années 1960, compte parmi les pays qui « aident » l’Afrique alors qu’elle n’a ni cacao ni eau poissonneuse. Dans ces pays l’enseignant n’est pas obligé de faire des heures complémentaires pour payer son loyer et scolariser ses enfants. De mémoire de Japonais ou de Coréen on n’a jamais vu des enseignants se mettre en grève pour des cours de soutien le mercredi.
Mais il serait trop facile, trop politicien, d’accuser seulement les gouvernements en place parce que le manipulateur est une graine qui a été semée pendant la colonisation, qui a germé à l’Indépendance et qui n’a cessé de grandir depuis lors grâce à notre arrosage à tous. Notre mentalité de colonisés nous fait croire que le savoir est « blanc ». Même quand un Noir et un Blanc ont fait les mêmes études dans le même établissement et obtenu les mêmes diplômes, nous faisons plus confiance au Blanc qu’au Noir. Dans une école privée de Cocody, il y a deux classes par niveau : deux CP1, deux CP2, etc. Les maîtresses du même niveau préparent leurs cours ensemble sous la supervision d’une conseillère pédagogique. Une année de la décennie 80-90, l’une des classes de CP2 était tenue par une Africaine diplômée, l’autre par une Française blanche, ancienne fleuriste sans diplôme. Elle a suivi son mari affecté en Côte d’Ivoire. Dans une maison remplie de domestiques, pour tuer l’ennui, la bonne dame a demandé et obtenu la tenue d’une classe, une CP2. A la rentrée, les parents d’élèves sont invités à inscrire leurs enfants dans l’une ou l’autre classe du niveau de leurs enfants. Le nombre limite d’une classe est de 25 élèves. En moins d’une journée la classe CP2 de la Blanche est pleine. Il a fallu une semaine pour que la CP2 de l’Africaine atteigne 20. Pendant ce temps des parents africains négociaient une faveur pour que leurs enfants soient en surnombre dans la CP2 blanche. Parmi les parents, une petite poignée de Libanais, le reste est africain dont des enseignants de l’université, des ministres et même un Président africain de la sous-région.

La solution aux problèmes conjoncturels soulevés en Côte d’Ivoire et en puissance ailleurs en Afrique, il faut une solution pérenne qui consiste à adopter une politique qui compte plus sur l’intelligence que sur les matières premières.Pour mettre sur pied cette intelligence locale à son niveau le plus élevé,il faut une infrastructure scolaire adaptée aux besoins du pays (nombre d’enfants à scolariser et leur répartition sur le territoire, activités économiques endogènes) et des enseignants qui ne soient pas obligés de vendre des cacahuètes ou de courir derrière les heures complémentaires pour joindre les deux bouts du mois.

Pour être capable de s’offrir une école qui fait de la croissance de l’intelligence l’outil premier de son bien-être, le citoyen africain doit lui-même se débarrasser du complexe de « le Blanc est trop fort » et, tant que le pouvoir sera au bout d’un bulletin de vote, il doit choisir le candidat présidentiel qui fait la meilleure offre pour une école d’intelligence et non le candidat du village. Sinon l’école africaine demeurera une simple garderie fournisseuse de haies pour les cortèges présidentiels.

 Le Professeur Zakari Tchagbalé

 

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